La frousse des examens

Peu de temps après, l’Etat-Major de Bruxelles m’envoya plusieurs livres, accompagnés d’une invitation – rédigée dans un style militaire, c’est-à-dire, le plus sobre du monde -, d’étudier la matière de ces livres et de me présenter à l’examen d’admission dans un délai de six mois, Séquestré dans ma “tour d’ivoire”, c’est-à-dire dans une mansarde de notre maison, je me suis donc mis à travailler ces livres qui imitaient à une excursion du genre “inclusive-tour” à travers tout le domaine de l’aéronautique: aérodynamique, sustentation, moteur, construction de l’appareil, compas, altimètre, navigation, météorologie, etc.

Quand le jour était venu où il fallait se présenter aux épreuves, j’étais dans l’embarras. Comment aurais-je pu subvenir à mes besoins pendant un séjour de huit jours à Bruxelles avec le peu d’argent dont je disposais à l’époque? Alors la chance s’est mêlée de la partie: à Bruxelles vivait un bon ami de notre famille qui était professeur. Ma mère m’a envoyé chez lui en disant: “Si tu veux aller à cette école à Bruxelles, – (elle ignorait complètement de quelle école il s’agissait) – va donc trouver d’abord le professeur. Je suis certaine que tu pourras même loger gratuitement chez lui. Moi, je te donne un peu d’argent pour le billet du train et tes menues dépenses. Pour le reste, ajouta-t-elle en souriant, fais de ton mieux pour survivre!”

Je ne pouvais que m’empresser de suivre le conseil maternel, et c’est grâce à l’aide de ce professeur que les derniers problèmes énigmatiques en matière d’aéronautique ont pu être élucidés avant le jour “J”. Mon aimable protecteur m’accompagna à l’Ecole Militaire où je me retrouvai parmi une véritable armée de candidats, quelque 200 jeunes gens courageux qui s’apprêtaient à subir cette dure épreuve.

Détail surprenant: la mise en pratique du règlement d’admission n’a pas dû être prise au sérieux, et ce fut au plus tard dès le début de l’examen que nous avons pu nous en rendre compte. Irnaqinez-vous donc que les candidats détenteurs d’un diplôme universitaire ou de fin d’études secondaires avaient en quelque sorte droit à une réduction considérable du programme! Cette mesure n’était vraiment pas de nature à me faciliter la tâche, car je n’étais en possession ni de l’un ni de l’autre. Il me fallait donc apprendre toute la matière, depuis la première page jusqu’à la dernière. Il s’ensuit, tout naturellement que j’avais apporté un bagage de connaissances techniques bien plus fourré que tous les universitaires et, bacheliers, qui avaient beau brandir leurs diplômes, mais qui n’en étaient pas moins réduits à des connaissances insuffisantes dans le domaine de l’aviation.

Assis dans la grande salle d’examen de l’Ecole Militaire, nous attendions les grosses légumes de l’armée belge qui ne tardaient pas de faire leur entrée impressionnante, “montée” avec tous les effets d’intimidation voulus. Après avoir scruté d’un oeil furtif et vigilant toute cette fournée de candidats, le Major SMAYERS, “le gros Jules”, déclara d’une voix solennelle, ne cachant point son ironie: “Ah! je vois que nous avons des gens très étudiés ici. En somme, on n’a presque pas besoin de faire un examen. Alors je propose qu’on mette de côté les diplômes et que tout le monde fasse le même examen!” Comme on n’en était pas encore à l’époque de la contestation collective organisée, il fallait obéir et tout le monde écrivait le même examen!

Quelques jours après, je me voyais déjà à court d’argent et je devais décider, ou bien de rester à Bruxelles, ou bien de plier bagage et de rentrer au pays natal! Comme ce choix ne pouvait être fait qu’en fonction du résultat de mon examen, je n’hésitai pas à pénétrer dans les bureaux de l’Etat-Major pour m’enquérir au sujet de ma réussite ou … de mon échec.

Le colonel auquel je m’étais présenté, s’est mis d’aplomb devant mois, me transperça de son regard, puis il scanda: “Suivez-moi! Venez un peu par ici!”

Je l’ai suivi, essayant vainement de retenir cette pénible émotion que doivent souffrir tous les blancs-becs du monde entier en face d’un supérieur de cette taille! Il s’arrêta devant une grande table sur laquelle se trouvaient entassées les copies des 200 aspirants-aviateurs. “Cher­chez-moi la vôtre!” Après un temps de recherche qui a failli mettre à l’épreuve la patience du colonel, je luis tendis ma copie. Sans y jeter le moindre regard et sans faire d’autre commentaire, il me dit: “Vous êtes reçu!” Mon Dieu que j’étais heureux! Mais je me hasardai encore à lui demander comment je m’étais classé. “Eh bien, Monsieur, sachez donc qu’il n’y a que 15 candidats qui ont réussi. – Vous êtes le quin­zième!” Je n’en demandai pas mieux!

Dès mon retour à Luxembourg j’allais tout droit annoncer à ma mère: “A partir d’aujourd’hui, je vais voler!” Elle n’en croyait pas ses oreilles et elle s’effarait: “Mais tu n’oseras pas, j’espère! Tu n’auras pas l’audace de faire ça!” Or, quand elle avait compris que j’étais décidé à persister dans mon entreprise, elle en fit son deuil. Quelques semaines après j’entrai au service de l’armée belge.

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