Mon premier avion

Mon humble victoire en Belgique avait couronné la période de six années d’apprentissage, au cours desquelles la chance avait dû garder un sourire éternel pour moi, car, à l’exception de quelques minuscules incidents, je n’avais eu aucun accident grave.

Libéré de mes obligations militaires en Belgique j’envisageai de rentrer au pays natal et de réaliser une idée qui me tracassait depuis longtemps. En effet, les moyens de communication entre le Luxembourg et les pays limitrophes en Europe et au-delà, n’étaient assurés que par des réseaux assez restreints des chemins de fer et de la route, alors qu’un aérodrome, permettant l’ouverture du pays au monde entier, faisait complètement défaut.

Ne pouvant me défaire de cette pensée, je me renseignai sur les prix d’achat d’un avion. Il fallait prévoir la somme astronomique de 300.000 francs/or! Rentré au pays, je déclarai à ma mère: “j’aimerais avoir un avion“! – “Un avion? De chez Sternberg?“(Magasin de jouets) – “Non, un grand avion! Vois­-tu Maman, je voudrais bien montrer aux Luxembourgeois ce que j’ai appris. Ils pourraient apprendre, eux aussi, à voler, sans être obligés de partir pour la Belgique. Nous pourrions aménager une école d’aviation et, pourquoi pas, un aérodrome. Nous pourrions former des pilotes et bientôt nous serions reliés au monde entier!” Les étincelles de mon imagination et de mon enthousiasme jaillissaient de mon esprit comme un feu d’artifice! Ma mère me regardait d’un air ahuri et hébété, puis elle se reprit et me demanda gentiment: “Et ça coûte combien, un avion qui vole?” – “Ben, il faut compter dans les 300.000 francs.” Maintenant elle avait l’air transi et pétrifié! “Mon Dieu! Ça me coûterait donc une maison entière!”  J’étais emballé, hélàs, et plus rien ne pouvait me retenir. Je ne cessai d’insister auprès de ma. mère et, pour couper court à mes tracasseries irritantes, elle acceptait de vendre plusieurs de nos propriétés. La pro­chaine étape fut donc notre visite chez le notaire, M. Hamelius, qui fronça les sourcils et demanda à ma mère: “Est-ce que vous auriez seulement une petite idée du risque que vous courez? Vous voulez dépenser une fortune pour ce jeune homme qui veut aller se gambader dans les airs. Vous n’avez aucune garantie que cette fortune ne s’abatte sur le sol à un moment donné et se trouve anéantie jusqu’au dernier franc! Tenez, je vous donne l’Hôtel International au même prix! Voilà un investissement sûr qui rapporte par-dessus le marché!” j’avais compris que le moment était venu où il fallait intervenir énergiquement: “Non, Monsieur Hame­lius, nous ne voulons pas l’Hôtel International! C’est un avion que nous … que je veux avoir. D’ailleurs, je l’ai déjà commandé!” Se voyant à court d’argument devant ma résolution, le notaire me remit un chèque et le tour était joué! “En voilà un bon coup de déblayé“, pensai-je en souriant quand je me trouvai dans le train à destination d’Anvers.

Lou Hemmer et sa future épouse Elsy Klemmer

J’ai payé mon avion et trois mois après ce fut le moment solennel de la réception de mon avion, de mon R.S.V. à moi! R.S.V. étaient les initiales des noms des constructeurs, à savoir Renard-Stampe-Vertongen. L’avion était équipé d’un moteur Renard en étoile d’une puissance de 100 CV. L’indicateur de vitesse marquait un maximum de 110 km/h  Le tableau de bord comprenait encore un altimètre, un compte-tours et un compas, mais il n’y avait pas d’indicateur de contrôle pour l’essence. Avec un plein d’essence de 80 à 100 litres, l’endurance de l’avion atteignait facilement les trois heures sur une distance de 350 km au maximum. Débordant de joie et de fierté je mis mon casque et je m’adonnai aux premiers essais. L’avion fonctionnait à merveille!

Alors seulement je commençai à faire de la publicité au Luxembourg en signalant à la presse que le premier avion luxembourgeois allait bientôt atterrir au Grand-Duché. En même temps je demandai à être reçu auprès du Ministre d’Etat et du Directeur général de l’ARBED. Je pensai, en effet qu’une acquisition aussi importante qu’un avion valait bien l’allocation d’un subside! Hélàs, le Ministre d’Etat ne l’entendait pas de cette oreille-­là! “Mon ami, me dit-il, si je peux vous donner un bon conseil, laissez tomber cette idée farfelue et investissez votre argent dans une affaire sérieuse et raisonnable, mais non pas dans l’aviation. Il ne sera jamais question d’une activité aéronautique dans notre pays, croyez-moi!”

Telle n’était pas la conviction des dirigeants de l’ARBED. Je fus reçu par le directeur-général, M. Aloyse MEYER qui, après m’avoir attentive­ment écouté, s’exclama: “En voilà une affaire intéressante! Si je pense à tous nos clients que nous comptons à travers le monde entier, il se peut bien qu’un jour ou l’autre, nous nous voyions amenés devant la nécessité d’acquérir un ou deux appareils pour tenir le pas avec la con­currence! Vous pouvez compter sur mon appui! Voici un chèque. Allez trouver Putt Y Stein, il vous donnera l’argent.” Je me précipitai dans le bureau de Putt Y Stein et quelques minutes après je me trouvai en pos­session de la coquette somme de 10.000 francs. Je croyais rêver; c’était l’euphorie! Mais pas pour longtemps. Il fallait revenir à la réalité et passer à l’action.

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