L’Aviateur anglais

Les tribulations d’un aviateur anglais dans les prés de Steinsel

Je n’avais pas l’intention ni la patience de rester à Weiler. En effet, j’avais hâte de continuer mon voyage en direction des près de Steinsel pour voir de plus près les manigances d’un aviateur anglais qui s’y exerçait dans des sournoiseries qui m’agaçaient au plus haut degré. De quoi s’agissait-il ?

Un certain Monsieur L., ayant quitté le Luxembourg, avait réussi à fonder à Londres une firme dont les activités étaient des plus douteuses, ne fût-ce que par le fait qu’elle excellait à émettre des milliers de fausses actions. Les clients étaient envoûtés un peu de la manière suivante: les représentants de la “Blue-Bird-Company” s’addressaient surtout à ces gens-là qui étaient en quête d’un emploi pour leur progéniture. Ils prétendaient que leur société pourrait leur offrir des postes de dirigeants dans une compagnie pétrolière à Soerabaya, par exempte, sous condi­tion que les parents souscrivent à une participation au fonds d’inves­tissement de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de dollar !

En fait de postes dirigeants à Soerabaya, il n’en était évidemment rien, puisqu’ils appartenaient au domaine de la fiction, alors que les souscriptions des nombreuses victimes étaient des réalités avec lesquelles il faisait bon vivre. A cela s’ajoute que cet étrange Mister L. réalisait des affaires énormes pour la vente de son “essence bleue”, avec laquelle il réusissait à duper autant d’autres clients.

Se vautrant dans la, richesse Mister L. avait employé une partie de sa fortune pour l’achat d’un avion, un Handley-Page, équipé de deux mo­teurs, qui pouvait transporter 8 passagers. Il avait donc plu à ce Monsieur de faire la traversée de la Manche pour aller se poser dans les prairies de Steinsel. Arrivé sur son terrain d’opération, il se payait le luxe d’offrir des baptêmes de l’air gratuits à une clientèle luxembourgeoise qui était tout bonnement disposée à en profiter, et pour cause! Seulement, le malaise que j’y voyais, c’est qu’il me gâchait complètement mon affaire! J’eus de la peine à croire que l’investissement considérable que je venais d’opérer, eût été un acte tout à fait gratuit, car je comptais bien récupérer une partie de mon argent par une de ces ressources propres à l’aviation qu’est le baptême de l’air.

Poussé par ce sentiment d’inquiétude, je m’empressai donc de quitter Weiler pour faire une descente sur le terrain d’opération de Mister L. Mais ce ne fut pas chose facile: une rangée de majestueux peupliers s’érigeaient devant moi et je compris que le terrain était trop court pour permettre un décollage en toute sécurité.

Après avoir examiné toutes les issues possibles, je demandai aux ba­dauds qui s’étaient amassés autour de mon avion, de m’aider à enlever la clôture du pâturage et à reculer l’avion aussi loin que possible. “Et maintenant, les gars, vous allez retenir l’avion aussi longtemps que vous pourrez. Si vous ne pouvez plus y tenir, alors seulement lâchez ­moi!” Tout le monde voulait évidemment y mettre du sien pour aider l’avion à décoller et ce fut un véritable essaim de jeunes hommes qui épuisaient toutes leurs forces pour retenir l’avion le plus longtemps possible. Le moteur hurlait, arrachait la carlingue des mains des jeunes gens et le décollage se déroula sans aucun problème.

Vingt minutes après, l’avion se posa en douceur sur le terrain de Steinsel où ce triste personnage de L. était effectivement en train d’emmener des douzaines de curieux à leur baptême de l’air. Que faire contre les tribu­lations de cet énergumène? Je compris que j’étais réduit à l’impuissance. Il ne me restait qu’une seule manière de lui exprimer mon dédain, c’était de l’ignorer complètement. Je ne manquait cependant pas de faire comprendre aux Luxembourgeois que j’avais également droit à une partie du gâteau, sur quoi je pris mon départ pour rentrer à Troisvierges. La distance entre Steinsel et Troisvierges s’avérait tout juste suffisante pour grignoter ma colère contre Mister L.

Peu de temps après un incident de parcours devait mettre fin à l’activité de l’intrus anglais. Finissant mal son atterrissage, le pilote de l’avion ne réussit plus à éviter l’accrochage avec un mât téléphonique qui lui barrait le chemin. Le mât arracha tout net une aile de l’avion et dans le mouvement d’accolade de l’avion autour du mât, l’aile restante faucha la bicyclette d’un jeune garçon. Celui-ci commença à pleurnicher quand il vit son joujou réduit à l’état de ferraille. Mais Mister L. connaissait le remède idéal pour colmater des plaies pareilles: il sortait de son porte­feuille une grosse liasse de livres sterling et, mettant son plus bel air de grand seigneur, il la tendit au garçon qui, n’en croyant pas ses yeux, prit quand-même l’argent et se sauva à grandes enjambées, avant que le Monsieur ne revint sur sa décision magnanime.

Une nouvelle aile fut acheminée d’Angleterre par les voies de la mer et de la route. Les mécaniciens du grand seigneur la montèrent sur l’avion et, sans fournir la moindre explication sur sa décision, Mister L. disparut avec son avion et on ne le vit plus jamais à Luxembourg, ni son avion, qui, quelques mois après, était tombé dans la Manche. C’était la fin d’un véritable cauchemare!

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à mon vol de retour à Troisvierges, je ne manquai pas d’effectuer quelques virages au-dessus des grandes agglomérations, ainsi qu’au-dessus du Château de Colmar­Berg avant d’atterrir à Troisvierges.

Le lendemain, je suis retourné à Luxembourg, non pas en avion, mais par le train. En collaboration avec l’Aéro-Club de Luxembourg, je voulais tout mettre en oeuvre pour organiser une grande manifestation aérienne dont le point culminant devait être le baptême de mon avion.

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