En effleurant les feuillages

“Ech sin dou’d!”( ” je suis mort “)

Nous en venons maintenant à l’époque des projets d’études pour la construction de nos barrages à Esch-sur-Sûre et à Vianden. Une fois de plus, on fit appel à Lou Hemmer. Le Gouvernement me chargea de la constitution d’un dossier de prises de vues aériennes des sites envisagés pour la construction. Mais je n’étais pas seul à bord. Philippe Schneider, notre “cinéaste national”, était chargé de m’accompagner pour réaliser des films dans les environs des futures barrages. Le premier jour du tournage il avait acheminé sur le champs du Findel toute la panoplie d’appareils cinématographiques qu’il croyait devoir emmener et il s’affaira à monter sa caméra sur mon avion.

Je possédai alors un Ercoupe, un petite appareil qui n’était pas du tout construit pour emmener tout un studio cinématographique!

Nous avons pris le départ sur l’une des nombreuses pistes raboteuses du   Findel et dès que l’avion fut en l’air, je devais remarquer avec stu­peur que le gouvernail de profondeur était bloqu et.l’effet désagréable qu’a produit cet incident technique, c’est que l’avion piquait tout droit vers le ciel! Je m’adressai tout de suite à Pit: “Je regrette. mon vieux, mais il y a quelque chose qui cloche. Tiens-toi bien. Je crois que nous allons bientôt tomber!”

Et effectivement, quand ce départ en fusée à l’avant-garde avait porté l’avion à une altitude de quelque 300 mètres, le moteur commença à cracher et la situation était devenue critique et angoissante. Comme l’avion n’obéissait plus à mes manoeuvres, je cherchai désespérément une solution de pis-aller.

L’avion s’affaisait vers le bas et c’est alors que, la première fois de ma vie, j’étais heureux de voir des arbres en-dessous de moi ! J’essayai tant bien que mal de diriger l’appareil vers les cîmes des cerisiers qui lon­geaient la route, dans l’espoir que l’avion irait effleurer les feuillages pour amortir l’impact de la chute. Ce fut notre unique chance de survie! L’avion toucha le premier arbre, les appareillages photographiques et cinématographiques furent projetés hors de la carlingue, l’avion com­mença à se désintégrer. une aile toucha le sol et fut arrachée, le moteur s’enfonça dans le sol et les deux passagers se sont abattus sur l’herbe à une dizaine de mètres de là.

Après le fracas de la chute, ce fut le silence absolu.

 Puis les oiseaux, qui furent les premiers témoins de notre accident, ont recommencé à gazouiller. Je me retrouvai dans l’herbe, autour de moi je distinguai un avion en mille pièces détachées. Quant à mon passager, il gisait là, sans bouger, sans rien dire. Je sursautai, je courus à ses côtés et je criai:

Philippe. lève-toi! Mais lève-toi donc!” Il ouvrit ses yeux et il soupira:

Aie, j’ai des douleurs partout.” – “Essaie une fois de te lever, lui répon­dis-je, fais quelques pas pour voir s’il n’y a rien de cassé!” Il se leva, il fit quelques exercices et tout semblait être en ordre. Alors il passa sa main sur son front et quand il sentit le sang qui ruisselait finement sur son visage, il s’écria: “0 Mamm Lou, hei kuck emol, ech sin dou’d!” (” o maman , Lou, regarde ,je suis mort !”) Et Il s’évanouit. Je me suis précipité vers lui en criant: “Mais tu ne vas pas penser que tu es mort! Voyons!” Je me retournai et dans les débris de l’avion je trouvai un coussin que je mis sous la tête de Philippe.

C’est à ce moment-là que nos camarades sont arrivés pour nous “ramas­ser”. Témoins de l’accident et horrifiés par le fracas qu’avait produit l’avion dans sa chute, ils avaient accepté unaniment: “Vun dénen zwé do gét kèng Rieds méi!”(“des deux-là,on ne parlera plus ..”)

Une fois de plus la chance m’avait donc souri, mais alors d’un sourire très large, car je n’avais qu’une chemise déchirée et quelques égratig­nures, de sorte que j’ai dû néanmoins suivre l’ami Pit à la clinique. Nous fûmes examinés et au bout d’une heure on me congédia, tandis que Philippe devait garder le lit pendant quelques jours encore. Le moins qu’on puisse dire: nous l’avions échappé belle!

Avant de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais quand on y est, il ne reste plus qu’à le mépriserFénélon

La cause de l’accident: lors du décollage une grosse pierre de crassier, projetée en l’air, s’était coincée dans le gouvernail de profondeur et ce fut la raison de la fête de nos fêtes!

A la suite de cet accident qui aurait bien pu nous coûter la vie, la prise de vues aériennes demeurait longtemps écartée de l’ordre du jour du Gouvernement. Un beau jour on finit cependant par reconsidérer la réalisation des photos pour pouvoir enfin disposer des dossiers afférents à la construction des barrages, et cette fois-ci tout allait bien et sans aucun accroc!

Die Kommentarfunktion ist geschlossen.